Et si on hackait le hacking ?

Le mot hack émerge dans les années 1950 aux USA, dans une société étudiante du Massachussetts Institute of Technology (MIT) appelée Tech Model Railroad Club. Il aurait auparavant été utilisé au MIT pour désigner des blagues potaches d’étudiants avant de finir plus tard par désigner un bricolage astucieux, avant que la bande de passionnés d’informatique qui se pressaient autour du lourd ordinateur d’IBM de l’époque qui ne valait pas moins d’un million de dollars se l’approprie à son tour [1] « L’éthique des hackers », par Steven Levy, aux éditions Globe, 2013, Paris . Les hackers sont alors ceux qui bidouillent des programmes informatiques. Bien que leur approche puisse paraître révolutionnaire : Libre circulation de l’information, absence d’intérêt des bidouilleurs pour la notion de propriété intellectuelle, refus de la bureaucratie et du centralisme…, elle n’a pas dépassé une reprise attrayante des vieux principes du libéralisme philosophique. Plus tard, dans les années 1980, sous l’impulsion de la presse grand public, le mot hacker devient synonyme de pirate informatique. Des hackers cherchent alors à se distinguer en désignant les pirates informatique sous le vocable de crackers [2] « L’éthique hacker et l’esprit de l’ère de l’information », par Pekka Himanen, aux éditions Exils, 2001, Paris . La bataille des mots n’a pas pris fin à cette étape. Ultérieurement, les hackers ont eu droit à une distribution de chapeaux, comme s’ils étaient des magiciens. Les White Hats (chapeaux blancs) désignant les gentils hackers dévoués à faire le bien, les Black Hats (chapeaux noirs) désignant les vilains hackers qui piratent des systèmes informatiques ou écrivant des virus et autres programmes malveillants, et les Grey Hats (chapeau gris) désignant des hackers qui peuvent tantôt être des White Hats et tantôt être des Black Hats en fonction des circonstances [3] https://www.kaspersky.fr/resource-center/definitions/white-hat-hackers .

Cette irruption de chapeaux de magiciens dans l’univers du hack représente bien ce qu’est le hacking et plus généralement l’informatique aux yeux du grand public : Une affaire obscure de mages qui s’apparente à de la sorcellerie accessible à quelques esprits initiés. Et si les jeunes ont la réputation d’être plus doués en informatique, ne nous y trompons pas, ce n’est pas le cas en général [4] https://www.createursdemondes.fr/2017/03/les-enfants-sont-ils-naturellement-doues-pour-linformatique/ . Cette ignorance pourvoyeuse de fantasmes a fait perdre et fait encore perdre un temps incommensurable à démystifier le hacking aux yeux du grand public. Peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles la question de la propriété des capitaux, des moyens de production, et de l’exploitation de la force de travail des producteurs, n’est pas posée ou peu posée, se limitant souvent pour l’essentiel à une critique de la propriété intellectuelle qui n’aurait pas effrayé Adam Smith, le père fondateur du libéralisme classique. Comme si une partie des hackers, dont nous ne pouvons donner une estimation de la proportion, s’attelaient à une expérience de refondation des principes du libéralisme. La question de l’activité productrice comme fin en soi pour le plaisir posée par exemple par Linus Toravalds, le créateur du système d’exploitation informatique Linux, laisse un arrière-goût publicitaire qui occulte la réalité du monde du travail dans le domaine de l’informatique, qui n’a rien à envier à l’usine, et finalement sans trop se mouiller sur les questions qui fâchent. Avec ça, pas de quoi passer pour un affreux communiste, et pas de quoi faire peur ni aux capitalistes qui n’hésitent pas à adhérer à la Linux Foundation [5] https://linuxfoundation.org/en/join/members/ , ni même aux bureaucrates pour qui le logiciel libre [6] https://www.gnu.org/philosophy/free-sw.fr.html et le logiciel open source [7] https://opensource.org/faq initiés par les hackers deviennent parfois des chevaux de bataille avec une fibre nationaliste teintée d’anti-américanisme primaire [8] https://www.nextinpact.com/article/26175/103394-le-numerique-dans-programme-jean-luc-melenchon .

Alors est-ce une refondation attrayante des principes du libéralisme ou une nouvelle mouture du front commun [9] https://www.cairn.info/histoire-de-l-antifascisme-en-europe-1923-1939–9782707134455.htm appliquée à l’informatique et aux nouvelles technologies ? Ou les deux ?

Poser la question ne plaira pas à tout le monde, mais elle mérite pourtant de l’être. Et poser cette question de fond n’enlève pas tout l’intérêt que peuvent avoir les logiciels libres et les logiciels open source, dont Linux. Mais à la condition de hacker le hacking. En des termes plus clairs, et pour revenir au sens premier du mot, bidouiller le hacking en sortant du fossé libéral-libertarien, tout en continuant à refuser le centralisme et la bureaucratie.

Premièrement, dans le cadre de cette démarche, il serait nécessaire de s’engager dans une réflexion de philosophie de l’éthique indépendante des lois et des États, et s’attachant à défendre les intérêts des personnes qui vendent leur force de travail sans discriminations de sexe, de genre, de nationalité, de couleur de peau, ou d’appartenance religieuse supposée, et également en défendant les animaux non-humains.

C’est ce que nous tenterons, entre autres, de faire dans ce blogue.